Planète-Douance

Billet d’humeur : « Quel paradigme pour l’éducation ? »

Albert Jacquart[1], regretté chercheur et essayiste français, nous mettait en garde dans une vidéo postée précédemment sur Planète Douance, contre le danger de l’instruction basée sur la compétition pure et dure.

Citons-le ici encore :
 « L’instituteur est à la pointe de la création humaine. J’aime répéter la phrase d’Erasme : ‘On ne naît pas homme, on le devient.’ Grâce à la rencontre, seul l’humain peut faire de l’humain. L’homme est l’objet d’une métamorphose. Il y a la nature qui lui donne ses organes, mais il y a, ensuite, l’aventure qui le fait homme grâce à la rencontre. Les instituteurs restent des hommes de passions, ils gardent la flamme mais ils en veulent au ministère d’être enfermés dans des évaluations multiples. Tant qu’on gardera les idées de classements et de notes, cela n’ira pas. Les parents ont tort de les réclamer. Les enfants n’ont à être ni premiers ni derniers. Ils ont à progresser selon leur rythme. Etre premier, c’est stupide, car on ne peut l’être que dans une seule dimension. La note, c’est l’unidimensionnalité. Le goût de la compétition est scandaleux, car c’est vouloir battre les autres. Cela fabrique un gagnant, mais aussi beaucoup de perdants. C’est différent de l’émulation qui est la comparaison avec l’autre pour s’améliorer, alors que la compétition c’est le croc-en-jambe, c’est la destruction de l’autre. […] La compétition n’engendre que des battus. Il faut lui préférer la coopération. A Luxembourg, il y a un lycée sans compétition, ni cotation ni examens et cela marche très bien. »[2]

Et certes, nous souscrivons à ses vues. Et c’est pourquoi nous avons souligné les immenses potentialités du travail en coopération en proposant des liens vers les méthodes Steiner, Freinet et Montessori dans notre pearltree pour les parents favorisant l’enseignement à domicile[3].

Mais il y a pire que la compétition à outrance. Lorsqu’une société renonce à transmettre à ses futurs acteurs des valeurs autres que le piétinement sans foi ni loi de son prochain (et ce même lorsqu’elle forme de futurs médecins dont le rôle sera de sauver des vies nous dit le professeur Jacquard, ce qui est un étrange paradoxe !), du moins pourrait-on espérer que cette même société puisse permettre à chaque élément de son futur de gagner sa place dans la ruche en exploitant les qualités qui lui sont propres.

La capacité des enseignants à identifier la nature des intelligences multiples et à permettre aux enfants d’apprendre en fonction du don qui est le sien nous paraît être un atout essentiel de l’instruction du futur.

Les techniques d’enseignement de Stéphanie Crescent à cet égard ont donné de surprenants et très prometteurs résultats[4].

Permettre à un enfant d’apprendre en fonction de son talent c’est lui permettre d’avoir accès au plaisir d’apprendre ! Cette notion toute simple est si totalement occultée, remplacée par des  mécanismes de brimades, de honte, d’ennui que les enfants ont fini par comprendre que le système refuse non seulement le plaisir mais encore l’excellence, qui est le plaisir d’apprendre, le seul qui reste.

Le résultat est que les élèves en déduisent que le système VEUT que l’on moque et harcèle « l’intello » de la classe. Les enfants reproduisent le modèle offert par les adultes qui sont leurs référents absolus. Lorsqu’ils voient que, de surcroît, l’élève harcelé n’est aucunement secouru par les adultes de l’environnement scolaire au motif qu’il est en train d’apprendre ce qu’est la vraie vie, il est normal de constater que la totalité des élèves par la suite bridera son cerveau afin de ne jamais se trouver en situation d’être harcelé.

Si bien que l’interdiction d’excellence est double : de la part des adultes et de la part des enfants singeant les adultes. L’Education Nationale a beau jeu de développer par la suite des stratégies de lutte contre ce fléau alors que c’est elle-même qui  en a proposé le modèle[5].

Presque tous les enfants à haut potentiel ont vécu un rejet de la part de leur camarades de classe pour ces raisons, et les seules situations où cela a pu s’améliorer sont celles où les adultes du milieu scolaire ont accepté la remise en question de leur système et imposé l’arrêt des violences.

Bouger en apprenant : la plupart des enfants à haut potentiel ont besoin de bouger, surtout lorsqu’ils sont kinesthésiques. Mais ils sont nombreux, précoces ou non, à être accusés d’un TDA-H parce qu’ils sont encore trop « vivants » pour le système. Il faut un certain temps à un enfant évéillé intellectuellement, avant de finir par accepter que la norme en milieu scolaire est l’ennui profond. Je renvoie ici  notre interview de Carlos Tinoco qui témoigne en tant qu’enseignant[6].

Certains psychologues recommandent même aux parents des enfants à haut potentiel de les laisser adopter la position corporelle qu’ils veulent lorsqu’ils font leurs devoirs, activité qu’ils subissent souvent comme une inutile énième répétition[7].

Si je rebondis sur cette notion de l’enfant catalogué TDA-H à « ritaliniser », c’est pour pouvoir introduire ici la savoureuse intervention de Ken Robinson lors de sa conférence au TED en juin 2006[8], au cours de laquelle il présente le cas de la chorégraphe Gyllian Lynne[9], mondialement connue, que l’on voulait immobiliser sur un banc d’école.

Sir Kenneth Robinson est un auteur, orateur et expert en éducation internationalement reconnu pour ses interventions en faveur du développement de la créativité et de l’innovation[10].

Nombreuses sont les personnes à haut potentiel, très douées pour un domaine donné, qui se sont vues imposer d’autres choix de vie que ceux qu’elles auraient aimé pouvoir suivre eu égard à leur formidable potentiel. Résister au mortel ennui est déjà en soi une performance, mais ne pas avoir le droit de suivre une filière littéraire avec une dominante « langues étrangères » quand on en parle sept  à 16 ans au motif qu’avec de telles aptitudes, on semble formaté pour une filière d’excellence, donc scientifique ou au pire, en filière « économie » est d’une telle aberration que je me demande encore aujourd’hui, plus de 20 ans plus tard, comment on a pu me faire ça ?

Je ferme ici cette brève parenthèse personnelle pour citer Sir kennneth Robinson : « La plupart des acquisitions de base se font en groupe. La coopération alimente le développement. Si nous atomisons les gens, si nous les séparons et les jugeons individuellement, nous les séparons de leur milieu éducatif naturel. »

Je crois que nous pouvons affirmer que l’humaniste Albert Jacquard a fait des émules…

Valérie Lafont

 

[1] http://fr.wikipedia.org/wiki/Albert_Jacquard#Ouvrages_de_vulgarisation_scientifique

[2] http://www.lalibre.be/actu/sciences-sante/albert-jacquard-le-merveilleux-visionnaire-523288f6357008cdb6e5827e

[3] Montessori http://www.pearltrees.com/planete_douance/les-cours-montessori/id12075300  

   Steiner http://ecole-vivante.com/    

 Freinet http://www.icem-pedagogie-freinet.org/une-education-populaire-en-pratique

[4] http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4813576 et http://www.pearltrees.com/#search=intelligences%20multiples/me2/people2

[5] http://www.agircontreleharcelementalecole.gouv.fr/

[6] http://www.planete-douance.com/douance/06/2014/carlos-tinoco-intelligence-inhibition-vs-potentiel-exprime/

[7] Une maman d’enfant thqi témoignant sur son blog et commentant le dernier livre de Béatrice Millêtre : « Ils s’éparpillent pour apprendre leurs leçons. C’est juste que c’est la manière qu’à leur cerveau pour digérer l’information.. et après elle ressortira.. comme par magie. Faire plusieurs choses à la fois, faire autre chose, permet de renforcer la trace mnésique de ce qu’il vient d’apprendre. Il bosse en fait.. même si ça ne se voit pas. Il remet tout à demain, se lance au dernier moment. Il est donc mal organisé. Ca énerve hein (en tout cas ça énerve le Gars!!!!). Sauf que si on regarde le résultat.. il est toujours là! Au final, la leçon est sue, le devoir rendu, l’exercice terminé. Et au final, la Fille n’est pas en retard… voir : http://www.le-cheval-a-rayures.fr/2013/02/03/petit-guide/

Vous pouvez aussi écouter Béatrice Millêtre sur notre site http://www.planete-douance.com/specialistes/06/2014/beatrice-milletre/

[8] http ://www.ted.com/talks/ken_robinson_says_schools_kill_creativity/transcript#t-38000. Voir aussi http://www.ted.com/speakers/sir_ken_robinson

[9] http://www.gillianlynne.com/

[10] http://fr.wikipedia.org/wiki/Ken_Robinson